Sur quatre enfants, j’étais le second fils d’un officier de marine qui ne servait pas sur la mer : Il arborait un écusson de pilote d’avion. J’ai des souvenirs de ballons, ballons ronds dits “libres”, ballons longs dits “saucisses”, ballons à propulsion motorisée dits “dirigeables” ...
Un bateau qui s’appelait “le Cèdre” tractait des saucisses aux alentours de l’île d’Oléron. Il me reste aux narines l’odeur du caoutchouc échauffé par le soleil du mois d’août, dans une clairière entourée de pins maritimes.
J’ai aussi des souvenirs d’étranges insectes de bambous, de bois et de toile huilée ... et qui volaient ! Parmi les plus invraisemblables citons les “ Poux du Ciel”, les “avionnettes” et les “autogires”, ces derniers pouvant être considérés comme les ancêtres des hélicoptères modernes. Ils volaient, mais aussi, souvent, ils se brisaient.
Il me suffisait de grimper sur une chaise, dans notre salle de bains, pour manipuler en cachette le casque de cuir souple et les lunettes de pilote de mon père.
Dans le même placard, se trouvait le sabre, avec des galons d’or pendant à la garde. Fourreau noir. Dans une boîte en bois dont la forme pouvait intriguer je découvris un jour le bicorne à cocarde. Bicorne et sabre équipent mon père dont l’image figure sur une photo prise à Rochefort lors de la cérémonie au cours de laquelle on lui remit La Croix.
Un matin de septembre mille neuf cent trente neuf ... Il faisait beau. Mon père, perché sur le toit de la maison où nous passions nos vacances, en Oléron, rangeait des tuiles. Est-ce qu’il m’en souvient bien, ou le souvenir n’est que rapporté ? Les gendarmes vinrent annoncer la déclaration de guerre et la mobilisation.
La guerre ... Elle commence pour moi dans un chambardement, un bruit d’apocalypse. C’est le premier souvenir dont je suis absolument sûr qu’il soit direct et personnel. J’avais sept ans. Je grimpai les escaliers métalliques à toute vitesse. Je croyais que le bateau coulait. Nous nous trouvions au large de Gibraltar. Je dormais sur ma couchette dans les entrailles du navire qui nous conduisait à Casablanca. Mes parents devaient prendre le frais sur le pont à ce moment là. Je sens encore les odeurs d’huiles, lourdes et j’entends encore les battements des machines, les emballements épisodiques de l’hélice lorsque les pales sortaient de l’eau.
Un paquebot qui s’arrête en plein élan, c’est fou comme c’est bruyant ! Les tôles vibrent ... Un aviso britannique nous arraisonnait. Je pensais à mon petit camarade, resté en France, dont le père avait péri au fond, dans un sous-marin. Cette mort avait hanté mes nuits ... Sait-on ce que cela peut être, pour un petit garçon de sept ans, d’étouffer la nuit au fond de l’océan ? Le naufrage d’un sous-marin, est-ce que cela fait autant de vacarme que l’arraisonnement d’un paquebot ?
Mon père à moi était chargé de la construction d’un centre de ballons captifs à Casablanca.
Une fois installé là-bas, près des “Roches Noires” j’appris, une bribe après l’autre, car les “grands” ne parlaient pas de cela aux enfants, qu’il se passait en France des choses très graves et mystérieuses. Moi, j’avais pour m’amuser la compagnie d’un épervier apprivoisé et de deux marcassins qui accompagnaient le chien partout. Il y avait aussi une piscine en mer toute proche.
Je pense que mon père fit un séjour sur le croiseur Jean Bart : Une plaque de bouche aux armes de ce navire est longtemps demeurée sur son bureau. Par contre, je ne crois pas me souvenir de cette fameuse nuit où l’on vit des avions anglais mitrailler la rade.
Toute la population était, paraît-il montée aux terrasses pour admirer les balles traçantes et les fusées éclairantes. Je crois bien que c’était le quatorze juillet !
On n’aimait pas les Anglais, dans la marine. On parlait de Mers-El-Kébir.
Des images et des mots disparates constituent mes souvenirs : Les cavaliers chamarrés du Sultan, avec leurs capes rouges, des dromadaires en files interminables, le balcon de l’appartement que nous avons habité à Rabat, à côté d’un magasin de jouets qi s’appelait “Au Nain Bleu” ... De ce balcon, j’aspergeais les passants en soufflant dans le bec d’une gargoulette. Je me souviens aussi des bougainvillées qui grimpaient sur un mur, à l’entrée d’un tunnel ferroviaire. Je me souviens du mausolée du Maréchal Lyautey, des pistes rouges partant d’Agadir vers les déserts du sud et des neiges lointaines du Tizin’Test ... Des noms me reviennent en mémoire : Giraud, Darlan, Weygan, le Maréchal.
Je ne sais qui m’apprit à chanter “Maréchal Nous Voilà” et puis “C’est nous les Africains qui revenons de loin “ On parla ensuite des Américains : Ils risquaient de “débarquer”.
Ils allaient “débarquer” ... Je ne compris ce que cela signifiait que lorsqu’ils eurent “débarqué”. Il y avait eu de nombreux morts français à Port-Lyautey.
Mon père était préoccupé : Il attendait un rouleau-compresseur qui arrivait de Rabat à petites étapes, lentement, par ses propres moyens. On en avait absolument besoin pour rouler la piste du terrain d’aviation qui se construisait à Inezgane, près d’Agadir. En l’absence de camions, cette piste, elle se réalisait avec des cailloux concassés à la main et transportés dans des couffins, à dos de dromadaires ...
À la réflexion, il me semble que je n’ai guère connu mon père autrement que “vu de dos“ : épaules rondes, mains croisées sur le creux des reins, . Il part à la Base. Celle de Casablanca est entourée de grillages et de barbelés, elle a deux hangars immenses. À Port-Lyautey, mais je n’y étais pas je crois, c’est dans un hangar à ballons que le Père Noël est descendu du toit en parachute pour distribuer des bonbons. C’était avant l’arrivée des Américains. Eux, un peu plus tard, ils nous donnaient des Pommes rouges qui nous émerveillaient.
La Base, à Agadir ... On m’y mène, environ une fois par mois, pour me faire couper les cheveux chez le “bouif”, c’est ainsi que l’on appelle le coiffeur ...
C’est aussi à Agadir, juste devant le factionnaire dans son aubette, que mon père, en tenue d’officier de marine, grimpa dans un arbre pour dénicher des tourterelles. Le Commandant attendait au pied de l’arbre pour recueillir les oisillons dans sa casquette ! Je n’ai jamais su ce qu’en pensait le factionnaire ... En tout cas, c’est moi qui élevai les tourterelles.
On a cassé beaucoup d’avions à Agadir : Je pense qu’ils étaient un peu vétustes, Catalina, Dewoitine, S.B.D. , Lightning ...
Un Dewoitine se posa sur le dos d’un dromadaire qui batifolait sur la piste ... Le dromadaire fut sain et sauf ! Il a figuré dans le blason de la base.
C’est avec un S.B.D. que le père d’un de mes petits camarades, qui s’appelait Ortolan et qui devint Amiral, eut un accident : Il parvint à s’éjecter en parachute mais resta pendant deux jours accroché aux branches d’un arganier, sur la pente abrupte d’un ravin.
J’ai beaucoup servi d’enfant de chœur, pour les offices d’enterrement. Des femmes en noir pleuraient, des gallons brillaient, des cierges filaient une âcre fumée. Une “marinette” secouait la cloche en rythmant la sonnerie avec les mouvements de sa croupe.
Aussi souvent que je le pouvais, je fouinais dans le coin où s’entassaient les carlingues disloquées. Je collectionnais les cadrans des tableaux de bord et autres bizarreries. Je découvris ainsi le duralumin, qui était un nouveau matériau. Un jour, mon père faillit me surprendre dans le cimetière des avions. Je me tassai au fond d’une carlingue : Il ne jeta qu’un coup d’oeil rapide à l’intérieur. Je me souviens très bien du raclement de gorge qui lui était habituel.
Arrivent, donc, les Américains. Je me demande si le mot fut d’abord utilisé pour désigner ces soldats étrangers, noirs souvent, qui distribuaient de la gomme à mâcher, autre nouveauté, ou bien pour désigner les officiers français qui arrivaient d’Amérique et d’Angleterre. Il me semble que ces derniers n’étaient pas très aimés, on utilisait à leur égard un peu le même accent que celui qui servait à parler des “biffins” ou, pis encore ... des “Autres”, ceux de l’Armée de l’Air.
Mes frères et moi, nous avions un âne. Il nous jouait des tours. Il se roulait, les quatre pattes en l’air, dans chaque crottin qu’il rencontrait au bord du chemin. Il fallait avoir l’oeil et sauter à terre lestement! Longues promenades vers le sud. Jusqu’à ce que l’un d’entre nous eût l’idée saugrenue d’enfoncer un piment rouge dans le derrière du bourricot pour le faire avancer plus vite. Cela fut efficace : On ne l’a jamais revu !
La “guerre” pour un enfant de dix ou onze ans, c’est ça. Dans le jardin, il y avait des coings qui sentaient bon. Du côté de l’oued Souss, les Légionnaires venaient faire l’exercice parfois. Sur les rives, il y avait des champs de roseaux et des sarcelles s’envolaient quand on battait leurs feuillages.
Les adultes avaient des préoccupations incompréhensibles. On parlait peu de De Gaulle, dit “Le Grand Charles,” qui faisait des discours derrière un microphone, à Londres. Il suffisait de parler de l’Angleterre pour que s’échauffent les esprits : Dunkerque, Mers-El-Kebir. Les “F.F.L. et les “Anciens” s’observaient : Il était question du “sabordage” de la flotte à Toulon ... Qu’est-ce que c’est qu’un sabordage ? On parlait des Américains, les vrais, les mangeurs de chewing-gum, comme on eût parlé de sauvages ... “Bandes de convicts libérés” pour constituer les troupes de choc, noirs arrogants qui conduisaient trop vite leurs énormes camions. “Cow-Boys” qui poursuivaient les gazelles en jeep et les tiraient à la mitrailleuse ... Et puis, c’était bien connu : “Les Américains ne connaissaient rien aux Arabes” !
-” Vous verrez, il n’y a que le pétrole qui les intéresse ici ! “
C’est vrai ... En Afrique du nord, il y avait aussi ... les Arabes ! Il y avait les cochers des fiacres sur les avenues des grandes villes. Il y avait les petits cireurs avec leurs tabourets. Il y avait les vendeurs dans les souks, au milieu des cuivres, des lampes, des laines, des cuirs et des épices. Il y avait les laboureurs tenant les mancherons des araires de bois, dans les champs de cailloux. Il y avait les serveurs de thé à la menthe et de gâteaux au miel, sous les tentes caïdales, aux jours de grande diffah. Il y avait les Caïds, enveloppés dans leurs djellabas bleues ou d’un blanc immaculé.
Pendant les jours de Ramadan, les Arabes étaient bruyants tous les soirs. Ils l’étaient encore plus lorsque passait un nuage de criquets pèlerins : Youyous des femmes et tintamarres de casseroles heurtées. Nous, nous faisions griller les sauterelles pour les manger. On disait les Arabes durs au mal. L’un d’eux aurait parcouru plus de dix kilomètres dans le bled, éventré, retenant ses intestins dans le creux de son burnous. On l’avait sauvé !
-”Ah, mon bon Monsieur, les Arabes !” Sur notre chemin, lorsque nous nous promenions avec notre âne, les Arabes nous offraient des oranges, des quartiers de pastèque, des galettes chaudes ... Ah la kisrah ! J’en ai encore l’odeur aux narines, la bonne odeur du blé cuit. Les Arabes, au Maroc, ils sont fidèles et bienveillants.
Lorsque nous fûmes à Oran, à partir de mille neuf cent quarante quatre je crois, mon père se fit plus rare encore. Nous logions en ville et la base se trouvait loin, à Tafaraoui, près des lacs salés. Il partait tôt le matin . Il ne rentrait pas tous les soirs. Un jour, étant resté à la maison pour une quelconque maladie, il s’aperçut tout de même que notre mère avait de plus en plus de difficultés pour faire son marché : cent vingt cinq grammes de pain par personne et par jour, que j’allais chercher chez un boulanger de la rue de la Révolution, au cœur du quartier juif, là où les boutiques sombres sentaient l’huile d’olive et le beurre rance, l’encens peut-être aussi ? Que sais-je encore ? Le boulanger pesait le pain, le tranchait, et puis ajoutait une tranche pour faire la pesée. Je dévorais la pesée en cours de route, avec une merguez lorsque j’en avais les moyens. Jusqu’au jour où ...
-”Vous savez, les merguez ... Dans le quartier juif, on y a trouvé des doigts, des doigts d’enfants ...” Rumeur, que ne fais-tu pas dire ? Et quelles sont les rumeurs qui n’ont pas couru ?
Des Arabes nous apportaient de l’eau potable dans des bidons qui avaient contenu de l’huile ou du pétrole autrefois. Au robinet, l’eau était rare et saumâtre, néanmoins on laissait le robinet de la baignoire ouvert toute la nuit pour profiter des rares instants pendant lesquels l’eau coulait.
Pour la monter au quatrième étage et nous la vendre, le porteur demandait un prix extravagant. Quatre bidons de fer blanc : Deux à chaque épaule ... C’est qu’il allait chercher l’eau dans la montagne, lui ! J’ai vu ma mère pleurer parce qu’on lui proposait une boîte de lait condensé au marché noir ... Qu’elle n’avait pas les moyens de payer, or notre jeune sœur était un bébé et notre mère ne pouvait pas l’allaiter.
Lorsque notre père prit conscience de nos difficultés, ( il déjeunait, lui au mess de la Base ) il se mit en quatre pour nous aider. Il allait chez les colons, nous rapportait un plein sac d’artichauts ou de choux-fleurs, un sac de farine de maïs, un demi-porc ...
Notre mère roulait la pâte, avec l’aide d’un matelot d’origine italienne. Elle faisait des nouilles fraîches. Elle découpait le porc sur le balcon, en se cachant des voisins et des passants. Mais que faire d’un demi-porc quand on n’a pas de réfrigérateur ? Que faire d’un plein sac d’artichauts, même avec quatre enfants autour de la table ? On en mangeait tous les jours, à tous les repas, jusqu’à épuisement. On en donnait au voisin, qui me fournissait en cahiers d’écolier (comment en avait-il en réserve ? ) Pendant des heures, on se relayait pour faire la queue devant le marché aux poissons. Un jour, je n’en rapportait qu’un seul, un poisson-volant : tout ce qui restait parce qu’il avait glissé à terre !
Il y avait deux files pour faire la queue devant les boutiques : une file pour les Européens, une file pour les “Arabes”.
-”Vous verrez, un jour ils nous passeront devant !”
Nedjma travaillait à la maison. C’était une grande et belle femme, jeune et svelte. Une étoile bleue était tatouée entre ses deux yeux. Sa peau était dorée. Les jours de fête, les paumes de ses mains étaient teintes au henné. Nous l’aimions beaucoup et elle nous le rendait bien. Elle est restée longtemps chez nous. Je revois ses longs doigt allongés, quand elle roulait la semoule de couscous.
Liesse à Oran, pour la célébration de la libération de Paris. Tout le monde en fête, sans distinctions, les “Arabes” comme les Européens et tous au beau milieu de la rue. Drapeaux, lampions, musiques et chansons, j’avais treize ans.
Peu après, nous avons rejoint la France à bord du tout premier paquebot en partance. Il s’appelait le “Médi II “. Nous avions, j’ignore à quel titre, mais sans doute était-ce parce que notre père s’était bien débrouillé, le statut de rapatriés sanitaires.
Nous avons débarqué à Toulon : ferrailles tordues de la flotte sabordée, ferrailles noires, acérées et sinistres, émergeant des flots ... C’était donc cela, la guerre ! Longues files d’hommes habillés de drap vert-de-gris, à calots ou bizarre casquette. On lisait les lettres P.G. dans leur dos, (prisonnier de guerre ). Longues files d’hommes humiliés : Les “Fritz”, montant les passerelles, les redescendant avec des colis sur le dos, fourmis ... hommes de bât !
... Le train. Wagons sales et puants. Le train se détourne ou s’arrête, à chaque pont détruit ... C’est donc cela aussi, la guerre ! On nous oublie sur une voie de garage, cela arrivera plusieurs fois. des jeunes femmes de la Croix Rouge nous découvraient, nous demandaient d’où on venait et où on allait. Elles nous apportaient du lait et du pain. Il nous fallut sept jours et sept nuits pour arriver à Bordeaux où notre père nous attendait. Nos cheveux étaient pleins de poux et nos mains avaient la gale. Nous sentions le rance et l’ordure.
Fossés anti-chars aux portes de la Rochelle, champs de mines dans les dunes d’Oléron, dans les bosquets de Port-des-Barques et ceux de Fouras. Je collectionnais les petits drapeaux en fer qui avaient servi à signaler les mines.
Canons tordus ... Tombes fraîches dans le sable, à Boyardville et à Saint-Trojan-les-Bains : Un piquet de bois surmonté d’un casque d’acier. À Rochefort, il y avait des affiches sur les portes de certaines maisons, proclamant des cas “d’Indignité Nationale” et de “Suppression des droits civiques”. On racontait des histoires de femmes tondues. On parlait des ruines de Royan “libéré”. On racontait des histoires de “Résistants de la dernière heure “.
Des prisonniers de guerre allemands ou autrichiens, que l’on appelait tous des “Boches”, n’est-ce pas ? coupaient du bois de chauffage à la campagne au bénéfice des familles, d’autres recousaient nos galoches et nos chaussures, d’autres encore, interminablement, portaient des charges sur leur dos. Un chirurgien de Constance faisait office de maître d’hôtel au carré des officiers. Il semblait qu’ils étaient tous là pour toujours ...
Nos parents faisaient du savon dans la cour de la maison, mêlant la soude et le suif. La lessiveuse bouillait. On mettait des œufs en conserve, dans une gelée de silicate à l’intérieur de la cuve en verre d’une batterie de sous-marin.
De longues expéditions en Vendée arrivaient des légumes, du beurre, des joues et des queues de bœufs, des mamelles de vaches parfois, dont notre mère faisait des ragoûts.
-”Sur la route de la Rochelle. Trois enfants ont sauté en jouant avec des explosifs.”
Mon adolescence fut l’occasion de voir fleurir sur les murs des slogans d’ingratitude ; “U.S. Go Home !” On distingue encore quelques uns de ces graffiti, sur certains murs de la Rochelle. Je ne tardai pas à coller des affiches pour le compte de l’association Paix et Liberté, ce qui me conduisit parfois au poste de police. Le Député, sur un coup de téléphone, nous en sortait vite, mais on nous confisquait nos pots de colle et nos pinceaux ! Le même Député nous fournissait en bons d’essence pour nos ballades.
On apprenait de temps à autre quelque incarcération, pour marché noir la plupart du temps.
Mon ami Olivier travaillait à la S.N.C.F. Il était comptable à la gare de Rochefort.
-”Ne t’inquiètes pas, le soir du Grand Soir, ils me trouveront.”
Il avait de sérieux titres de résistance. Il connaissait, disait-il, toutes les caches d’armes de la région. Dans les tiroirs de sa commode, il y avait un fusil-mitrailleur et quelques mitraillettes. Je croisais parfois dans son couloir une femme qu’il ne devait pas mettre ailleurs que dans son lit : certaine odeur de clandestinité là encore ! Il était mon ami. Je tairai son véritable nom. J’appris un jour qu’il avait puisé dans la caisse de la S.N.C.F. pour acheter un ou deux camions qu’il louait à des entreprises locales et un chalutier dans le port de La Rochelle ! C’est le chalutier qui le fit prendre je crois. On le jeta en prison. Il mourut peu après, d’un cancer. La Nature fait parfois bien les choses. Un, parmi tant d’autres, qui ne s’était jamais remis de sa guerre ... Je ne renie pas cette amitié.
Voilà ce que fut la guerre pour moi, ballotté, tâtonnant, le cœur en bandoulière. Il me fallut ensuite apprendre le reste, beaucoup plus tard, à l’issue de cinq ou six années obscures dans des internats hostiles où me conduisirent les affectations paternelles.
Il me fallut encore une autre guerre, dans laquelle je fus engagé cette fois. pataugeant dans les éteules boueux et les collines caillouteuses ... Une autre guerre où je perdis ma foi et mes tripes.
On les a vus venir dès le début du mois de juin, comme d’habitude. Ils arrivent en couples. C’étaient plutôt des individus d’âge mûr, surtout au début. On voit qu’ils n’ont pas de progéniture à leur charge. Autrefois ils étaient assez stables, ceux-là. Ils s’installaient sur une plage et n’en bougeaient guère, se protégeant du soleil et allant, de temps en temps seulement, faire trempette à l’endroit où les vagues allaient mourir ... quand les vagues n’étaient pas trop fortes. Ils arrivent vers quinze heures, après avoir fait la sieste, et ils repartent quand le soleil commence à baisser, un peu après dix huit heures. Ils sont calmes et on ne saurait su quel langage ils parlent, tant ils font peu de bruit.
Pendant tout le mois de juin ils continuent à arriver. Peut-être que le nombre d’arrivants augmente un peu à partir de la mi-juin mais ils ne forment pas de gros attroupements : Deux, trois couples ensemble parfois, guère plus. Il faut reconnaître que cette tranche d’âge est devenue, de nos jours, beaucoup plus mobile et beaucoup plus grégaire, beaucoup plus bruyante aussi. qu’autrefois : On les croirait plus jeunes !
Mais ce sont toujours ceux-là qui arrivent les premiers.
C’est vers le milieu de juillet que les autres arrivent, venant d’où ? _ De partout, des quatre directions cardinales et même de toutes les autres directions de la rose des vents. Ceux-là, ils arrivent en groupes : Toute une famille à la fois ... Les jeunes adultes sont accompagnés de leur progéniture. Chaque couple est suivi d’un, deux, trois ... jusqu’à quatre ou cinq jeunes immatures de tailles différentes. On retrouve ces groupes familiaux sur le sable, parfois dès le matin. On reconnait les mâles à leur ventre bien arrondi et leurs compagnes à la largeur de leur fessier, (Encore qu’il soit bien évident que la plupart se donnent beaucoup de mal pour avoir l’air de cupidons et de sylphides, mais .... ). Ils se vautrent sur la plage, crient, courent, sautent, plongent, nagent, jouent, caquettent. Ils dorment beaucoup et souvent : Leur peau huilée dore au soleil, rougit, brunit, brûle parfois même, en se couvrant de cloques. Certains ne quittent la plage que lorsque leur peau se détache en lambeaux et se soulève en lanières. Les petits s’éclaboussent en hurlant, c’est leur passe-temps favori.
On peut observer que les adolescents s’éloignent parfois du groupe familial. De parade en parade, cela finit souvent dans les dunes ou dans le secret des forêts.
Juillet et août constituent le temps des parades et des appariements, passagers ou plus ou moins durables. Beaucoup cessent dès la fin août et les couples qui paraissaient les plus étroitement liés se séparent alors. Certains, pourtant peuvent durer ...
Pendant ce temps là, les parents semblent pleins d’indulgence. Ils laissent aller, se souvenant peut-être de leur jeunesse.
Au moment où le soleil se couche, les adultes et les petits s’en vont. Les adolescents, parfois, restent et s’adonnent à des jeux plus sérieux.
*
De qui sommes-nous en train de parler ? _ Des otaries, des éléphants de mer, des phoques ou bien des manchots-empereurs ?
Il est vrai que tout ce que je viens d’écrire pourrait être dit à propos des habitants de l’Arctique ou de l’Antarctique ... Corps huilés, lisses, se roulant dans les sables et dans les vagues, atteignant les plages toujours aux mêmes dates, les abandonnant tous ensemble pour des destinations inconnues, grognant, se prélassant, dormant, dormant beaucoup au soleil ...
Mais c’est des hommes que je parle. Des hommes et des femmes qui “sont en vacances”. Arrivent les premiers ceux qui, ayant pris de l’âge, n’ont plus charge d’enfants.
Les suivent, arrivant à la plage pratiquement le même jour, à la même heure, les jeunes et les groupes familiaux. Ils repartiront tous le même jour ou presque, avec leurs enfants ... Seuls resteront encore un peu les couples âgés ... Beaucoup d’entre eux se déplacent maintenant en camping-cars, les autres logent dans des mobile-homes en matière plastique.
Qu’est-ce qui les fait migrer ainsi ?
Je ne sais pas comment te dire ... Tu prends un sentier. Tu es avec des amis. Tu pars te promener. Tu sais, ou tu ne sais pas, ce que tu vas trouver devant toi. Peu importe, tu bavardes. Tu t’arrêteras un peu pour admirer un vallon, un ruisseau, un arbre ou encore un oiseau, une fleur, un champ de colza ou bien de blé. Tu t’arrêteras un peu. Tu sais à quelle heure il faudra rentrer. Tu as ta montre et tu sais qui t’attend à la maison.
Mais c’est toute autre chose. Il y a des jours que tu marches, des jours et des jours. Personne ne t’attend au prochain gîte. Personne ne t’accompagne. Rencontres de passants ... que tu ne reverras sans doute jamais plus, et qui s’évanouissent au détour du chemin ...
À qui parler ? - Et pourtant tu parles. Tu parles avec qui ? Avec quoi ? Tu parles avec toi-même, sans mots, sans phrases. Ce n’est pas toi qui vas vers l’horizon, c’est l”horizon qui vient vers toi, qui t’emplit. Tu te dissous dans la nature. Tu es à la fois le chemin, la montagne ou la plaine, la rivière ou le ruisseau, la fougère ou bien le saule, le genêt, la prairie et la forêt. Tu deviens le hameau, le village, la vigne et le tournesol. La croix du chemin vient à toi, lentement, et la stèle et la roche, le pont et la tour.
Ton sac à dos te pèse sur les épaules et dans les reins ? Tes pieds sont douleur ? Le souffle te manque un peu ? Ta soif te rappelle que la gourde est vide ?
Tu n’auras pas envie de t’arrêter je pense. T’arrêter pour quoi ? - Il ne s’agit pas d’admiration. Je ne sais pas si je me ferai compendre si je te dis qu’il ne s’agit pas d’admirer. Il s’agit de vivre, Il ne s’agit pas de penser. C’est une communion. Il s’agit de rechercher l’accord, un accord parfait. Tu deviens la nature qui t’entoure. Tu deviens le ciel dans lequel tu t’enfonces. Tu deviens l’univers tout entier. Tu deviens l’indicible. Tu approches, tu approches la Divinité !
Tu oublies la gourde vide. Tu oublies la raideur du Chemin et les cailloux qui le parsèment. Tu oublies le buisson, l’arbre, le hameau et le village. Tu oublies la roche et tu oublies le mont, le val, la forêt et la vigne, le champ et l’ornière.
Tu ne vas pas... Dieu vient à toi ... Il est là, dans cette fleur d’iris parmi les graves.
Arriveras-tu à temps ?
-Qu’est-ce que le temps ?
-Tu vas ... Où vas-tu ?
- Qu’importe. Depuis que je marche, j’ai tout oublié : Je suis.
-” Je ne sais pas très bien ...”
-”Qu’est-ce que tu nous racontes ? - Il te suffit de décider ...”
Il y a de la myrte et du romarin, des phlox, des colchiques et des asphodèles, de l’origan que l’on nomme aussi marjolaine ... Il y a de la menthe et du basilic, de la verveine et du serpolet, de la sauge et de l’estragon. Il y a des canneliers, des eucalyptus et des lauriers ... Laurier-rose, laurier-tin, laurier-sauce et laurier-cerise.
“Il n’y a pas tout cela, dis-tu ? - Si, puisque je le décide. Il suffit de décider.”
Montagnettes, collines en amphithéâtre. L’une des collines écorchée ... Pourquoi celle-là ? Pelée par le vent ... Cailloux et terre rouges. Les autres douces, rondes, revêtues de garrigues. Toits d’un village tassé à l’angle du chemin.
Je sais que vers le sud, il y a la Méditerranée. Le bleu du ciel vient de là-bas, sans doute. Il aura débordé les pentes.
Près du village, une mer de lavandins violets. Je sais qu’au-delà, maintenus à distance, il y des platanes, mais des girofliers aussi, des mahogani ( Que pensez-vous de ce nom-là ?), des magnolias, flamboyants, tulipiers, micocouliers et arbres de Judée ...
-”C’est du Douanier Rousseau !”
-”Cela est.”
Un petit nuage rond, gros comme une fleur de coton ... Il sert de lustre. Il réfléchit la lumière du soleil. Le soleil, lui, il a déjà roulé de l’autre côté des sommets. Lumière douce et claire.
Odeurs et parfums. Les âmes sont légères. Une perdrix rappelle ... C’est ainsi ... Je le veux ... Appelez-la bartavelle si vous voulez.
Arrivent les mariés. Ils flottent au-dessus des lavandins. Ils nagent. Mariés de Chagall portés par les airs, se tenant par la main. Elle tient un bouquet. Lui, il tient une rose. Le bonheur forme traîne et les accompagne; Les violons sont là, au nombre de trois, venant d’un pays très lointain si l’on en croit leurs gilets chamarrés. Ils glissent par-dessus les mimosas.
Une musique chante, elle-aussi venue d’ailleurs, d’autres espaces, et d’autres temps de mémoire. Le nuage-lustre illumine la chapelle des bergers, minuscule, blanche, entourée de pâquerettes et de bluets. Je choisis de faire grimper une clématite au-dessus du portail. Tout près, il y a un cyprès.
La noce est entrée. Ils sont assis sur les bancs de bois. Le portail s’ouvre à deux battants. Un pinceau touche les voilettes, capelines, écharpes, cravates et foulards. Parfois il pose ses couleurs un peu à côté. Elles se prennent alors à exister pour elles-mêmes, indépendamment des formes. C’est pourquoi on les voit décalées un peu ...
Voix profonde chantant l’Ave Maria. D’où venue ?
Qui déroule des idées de larges fleuves et de longues plaines. On y sent des prières et des larmes, des regrets mais aussi des espoirs.
Dominique et Martine se sont choisis devant Dieu et devant les hommes. J’en témoigne. Ils se sont posés un instant, devant l’autel ... Le temps d’échanger leurs promesses et leurs anneaux ... Mères attendries, pères gauches.
Couple nimbé de lumière. Flamme d’un grand cierge ... Nouvelle lévitation. Les mariés flottent dans l’allée, à hauteur des têtes. Instant tiède et palpable. Une aïeule essuie une larme.
Le voile s’accroche un peu à la clématite. Le couple débouche dans la pleine lumière. Photo.
Sonne la cloche. Les violons s’envolent à nouveau. S’envolent les écharpes, les chapeaux, les cravates et les pochettes, en sinueuse guirlande. S’envolent les couleurs : bleus, rouges, verts, roses, violets, les ors. Le champ de lavandins lui-même s’étire, se déroule, flotte à mi-pentes.
Alors arrivent les bouvreuils, les alouettes et les bruants, roitelets, rouge-gorge et gorge-bleue. Il y a même (je le veux!), le colibri-topaze, l’oiseau-lyre, le sifilet, le couroucou. Mais ceux-là arrivent juste au moment où les mariés passent sur les toits du village.
“Le couroucou ... Splendide, non ?”
Mille ans de bonheur aux nouveaux mariés !
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Ma mémoire évalue à une trentaine de kilomètres la distance de chez nous jusqu’à Lorgues. Lever au petit matin, vélo. Jusqu’à Vidauban, la route est plate; Haies de cyprès ou de cannis pour protéger les cultures du Mistral. À Vidauban, chapelle de pèlerinage, perchée sur son rocher. On rencontre beaucoup de camions chargés de bauxite. Circulation assez intense. Il n’y a pas encore d’autoroute. Après, on attaque la montagne et ses lacets. Cailloux, brèches couleur sang de dragon aux terrasses des mines à ciel ouvert. Pins et genévriers. La grimpette est dure lorsque le vent souffle mais j’arriverai à l’heure au collège. J’aime ce trajet : sentiment d’intense liberté et légère ivresse. Il m’arrive de croiser René Viéto et son équipe à l’entraînement; J’appuie sur les pédales. Fontaines sous les platanes, boulistes. Ah ! Boire à longs traits ! Peut-on boire encore, de nos jours l’eau des fontaines au bord de la route ? À la saison, prendre le temps de s’arrêter, grappiller un peu dans la vigne haut perchée.
J’arrive à Lorgues, puis au “Collège Moderne et Technique “. Une fois de plus, il me faut changer de peau, changer les rythmes de mon cœur.
La pension, on finit par s’y faire mais les adolescents sont durs pour qui n’appartient pas à leur cercle. Je n’aurai pas d’amis. Pendant les heures d’étude, mon voisin de bureau, Chardon, dessine des pin-up. Jean Robic gagnera le Tour de France.
On m’avait affublé d’un sobriquet quelque peu infamant. Était-ce parce que j’avais les cheveux courts, ou bien parce que mon père était officier ? On avait commencé par m’appeler le “Boche”, puis cela avait évolué et on m’appelait “Von”. Je parvenais très bien à survivre malgré cela, faisant même de mon sobriquet une enseigne. Je n’avais que très rarement besoin de me servir de mes poings, j’étais plus enclin à la rêverie qu’à la dispute. Je recherchais plus l’amitié ( sans la trouver ) que la bagarre, que je ne fuyais pas, cependant. J’étais solide.
L’établissement fonctionnait, pour moi, de façon surréaliste. Une heure de cours par ci par là, avec une classe d’élèves, puis une autre, sans logique et sans suite. Et le “champ d’œuf” dès que je pouvais.
( traduisez le champ de foot).
Le “champ d’œuf” ouvrait directement sur les collines. Et là, je changeais de peau plusieurs fois par jour. Les serpents, eux ne font leur mue qu’une fois par an ! On trouve, en longues lanières nacrées, les peaux qu’ils ont laissées dans l’herbe.
Savais-je bien moi-même, de toutes ces peaux, quelle était la vraie ? Peut-être quelqu’un qui m’eût aimé un peu mieux eût-il pu m’aider à me découvrir ?
Mes parents s’inquiétaient bien de temps en temps, mais vivions-nous, eux et moi, dans la même bulle ?
Je ne me souviens guère que des reproches que l’on me faisait :
-”Ton frère, lui, il a de bonnes notes !”
Et puis ... C’était dit une fois pour toutes, j’avais “la manie du mensonge”... Et si cela avait été pour moi la seule façon d’exister ? Exister en bien ou en mal, mais exister ... Pour moi et devant les autres !
Je souffrais de ne pas donner satisfaction à mes parents. Je souffrais de l’attitude de ce frère qui me préférait ses copains. Alors, je m’inventais des succès, ou bien seulement des aventures. Menteur, j’étais aussitôt découvert et humilié à nouveau. C’était une spirale sans fin.
Qui s’était aperçu que j’avais d’autres peaux que celle que je laissais paraître ? ... Le père Fournier peut-être, qui me faisait l’honneur de me prêter sa canne-fusil pour tirer les petits oiseaux dans les haies.
On tue beaucoup de petits oiseaux en Provence . On en fait des brochettes ! Et la mère Fournier m’accueillait avec des galettes de polenta dont je raffolais.
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Là où c’est splendide, c’est quand tu prends ton vélo pour descendre de Lorgues jusqu’au Cannet-des- Maures : Une ivresse beaucoup plus intense qu’à la montée , d’autant que tu as tout ton temps devant toi ! Alors, tu choisis l’autre route, pas celle qui passe par Les Arcs et Vidauban, celle qui passe par le Thoronet. Je l’ai également prise à la montée, mais seulement quand le vent ne soufflait pas. À la descente ... Une gloire !
Chaque fois, je m’arrête au Thoronet. L’abbaye est vide, mais elle est en parfait état. Je pose mon vélo contre le mur et puis ... J’écoute. J’écoute les cigales et les oiseaux. Parfois j’entends glisser dans les herbes une couleuvre de Montpellier. Dans le cloître, j’écoute mon cœur, mon sang. J’écoute mon âme ... Un cloître, c’est bien fait pour ça ? Deux ou trois roses, redevenues sauvages, retournées à l’églantine. Fraîcheur des murs épais, sonorité sous les voûtes, appel d’un faucon tiercelet.
Couchées à même les dalles, au-milieu d’une allée nue, gisent les cariatides de Puget. On les a déposées là pour les mettre à l’abri de la guerre. Elles attendent la reconstruction de Toulon.
“Puget, Pierre : Sculpteur français, né à Marseille (1620-1694 ), dit le “petit Larousse”. Il est l’auteur des atlantes de l’hötel de ville de Toulon”.
Les atlantes ont été sculptés pour porter le poids d’un balcon et le poids du monde. Je sais que c’est là que j’ai pris le goût d’un certain art, puissant. Mais ils étaient désolants, les atlantes délaissés au Thoronet, seuls occupants, et couchés, d’une abbaye déserte. Pas même un gardien. Je les ai revus depuis. Ils ont repris leur place. À nouveau, ils portent le balcon du bâtiment, qui est devenu le musée naval. Je les ai revus comme de vieilles connaissances. Ils ont retrouvé signification et identité. Au Thoronet ... deux géants allongés ... Ils étaient retournés à la pierre comme les chimères de Ségalen !
Mais, n’eussent-ils pas été là que j’eus aimé le cloître tout de même. J’y avais des moments mystiques et purs. Parfois il me venait des pulsions de vocation ... Qui n’en eut jamais ?
Je remarque avec curiosité que j’ai toujours aimé fréquenter les Temples, mais surtout quand ils sont vides. J’aime les églises romanes. Le plein cintre ramène à la terre et le bruissement intérieur fait alors entendre sa voix. L’ogive, elle, est un élan, un mouvement.
Après le Thoronet, tu reprends la descente : Elle est rapide. Elle tourne et vire.
Te souviens-tu du jour où une perdrix piétait sur les cailloux du bas-côté, avec tous ses pouillards, gros comme des bouchons de champagne. Pagnol n’avait pas encore divulgué le nom des bartavelles. Le temps de jeter le vélo dans le fossé, d’escalader le talus ... Les petits couraient dans tous les sens pendant que la perdrix faisait front. J’ai pris deux ou trois poussins, bonheur pervers sans doute, mais bonheur ! Le cœur plus gros encore, le sang plus vif !
Mon entourage en aurait-il pris son parti, ou bien ne se serait-on rendu compte de rien ? En tout cas, moi, j’ai bien cloisonné mon existence : Je sais comment changer de peau !
Mais ... Le Grand Meaulnes ...
Mieux que le Grand Meaulnes ! Tout aussi rêvé, tout aussi vécu et des émotions qui vibrent encore. Des éveils qui ont créé pour toujours l’étalon de mes joies.
Au pied du Vieux-Cannet, sous la colline au village maure, dans un creux caché par les cyprès, il est un château ... Il existe encore, je le sais, je l’ai vu, mais je ne suis jamais retourné jusqu’à sa porte.
Ne jamais retourner vers son rêve ... Mais, c’était un rêve ?
Prenez le train qui va de Cannes à Toulon et regardez bien : Sur la droite, passé Vidauban de quelques kilomètres, on identifie facilement le Vieux- Cannet, ses murs ocres et ses toits qui grimpent les uns sur les autres. Sur la gauche, dans les vignes, on aperçoit les hangars d’une base aérienne. Nous y habitions. C’est maintenant un aérodrome affecté à l’Aviation Légère de l’Armée de Terre.
Lorsque je passe par là, je suis un peu perdu. De mon temps, l’autoroute n’existait pas : Le château se trouve maintenant coupé de la vallée. Mais je me souviens que j’ai vu construire les premiers viaducs . Une réussite ! Un chauffard y écrasa, roulant à pleine vitesse, la moitié d’un troupeau de moutons !
Sur la gauche, le nouveau village du Cannet”: Rien qui attire l’oeil.
-” Mais regarde ! Regarde entre les cyprès ... Là ! Deux tours carrées, des fenêtres ouvertes. Allons, il y a de la vie au château !”
On arrivait par un petit chemin qui n’était pas goudronné. On passait devant la chapelle. Le chemin faisait un large détour, puis il décrivait un demi-cercle ... Cyprès. Vous débouchiez sur la façade et sur la porte d’entrée. C’était le château de Monsieur le Marquis de C. On l’appelait le château du Bouillidou, ce qui laisse supposer qu’il y avait là une fontaine ou une résurgence. De l’autre côté du château il y avait un grand bassin rond qu’on appelait le bouillou. ‘était un bassin d’irrigation, mais des poissons dorés y nageaient en quantité. À l’occasion, on s’y baignait, les jours de grande chaleur. Des abords du bassin on découvrait une terrasse, puis les vignes, jusqu’à la Grande Bastide, où habitait le régisseur et où dormaient les fûts. On apercevait un bouquet de peupliers, celui qui qui marquait l’emplacement du cours de l’Argens, puis les hangars des avions, les pins. Le paysage se relève ensuite, amorçant le massif en haut duquel La Garde-Freinet veille sur le golfe de Saint-Tropez. À gauche, on sait qu’il y a Saint-Raphaël.
Le marquis de C. est un homme solide et digne. On l’imaginait fort bien Colonel dans un régiment de Cuirassiers. Courtois, affable, il était par ailleurs très discret, parlait peu et ne parlait jamais de lui. Je crois me souvenir qu’il était invalide d’un bras, blessure de guerre, dont je ne l’entendis jamais parler, ni pour s’en plaindre, ni pour s’en glorifier. Nous ayant accompagné auprès de Madame la Marquise, il arrivait qu’il nous quittât pour s’enfermer dans sa bibliothèque. Un jour tout au plus, j’aperçus par la porte entrebâillée le large bureau et les interminables rayons de livres reliés, dorés, armoriés. Il y avait là un véritable trésor qui devait demeurer un mystère, avec tous ses attraits. Le mystère constitue le sacré, il vaut mieux ne point l’avoir pénétré.
Madame la Marquise devait avoir la cinquantaine à cette époque là. C’était une femme de grande allure, de grande classe, simple, charmante, noble naturellement. Elle avait une forte poitrine, ayant eu de nombreux enfants.
Au château, mes pieds foulent les mêmes tapis que foulaient, je le savais, ceux qui portaient les plus grands noms de France et leurs alliés. Ils étaient passés par là. Ils passeraient par là : les Bourbon, Bourbon-Parme, Bourbon-Sicile, les de La Tour du Pin. Comment cela n’aurait-il pas alimenté mes rêves ?
J’étais le garçon qui grimpait à l’abbaye du Thoronet, celui qui jouait à “saute-vignes”, celui qui dévalait dans l’ivresse du soleil et du vent. Rêver ? ... Est-ce que je rêvais ?
J’aimais. Qui est-ce que j’aimais ? Mais l’amour a-t-il besoin de se préciser en un objet ? L’amour est un état auquel tout concourt et qui embrasse tout. J’aimais, voilà tout.
Le Marquis avait cinq filles. trois étaient plus âgées que moi. Je devais être amoureux des trois, mais aussi bien j’étais amoureux des deux plus jeunes, du château, de la plaine, de la vallée, des cyprès et des peupliers, des odeurs des cistes et de la lumière. Pourtant, je dois l’avouer, j’étais attiré par la seconde, qui aurait été bien étonné si elle l’avait appris ! Je portais dans mon cœur son prénom comme quelque chose de très précieux et de très secret. Je n’ai jamais pensé à autre chose qu’à conserver son image. Encore, celle-ci n’était pas séparable de ce qui l’accompagnait. À cet âge, c’est l’univers que l’on aime! Sans rien en séparer !
Souvenirs, souvenirs ... Ils sont là, mes souvenirs. ils sont là, les visages de mes fées. L’une brune, les cheveux en lourds rouleaux, l’autre blonde, la troisième châtain, et les petites ...
Un jour, ma famille quitta la région. Je ne suis revenu qu’une seule fois au château, à bicyclette. J’avais fait une longue route et j’avais dormi dans un fossé. Puis les années ont passé, les lustres. L’autoroute a été construite. Je suis passé par là plusieurs fois. J’ai regardé les deux tours. Du train ou de la route, je guette longtemps à l’avance les deux tours entre les cyprès.
Je sais qu’un jour je retournerai là-bas. Je serai seul. Je sonnerai et l’on m’ouvrira la porte couleur de miel. On me demandera ce que je cherche, car je n’aurai pas prévenu.
-”Je cherche mon adolescence, mes amours et mes rêves ...”
Qui demeure au château, maintenant ? Quelles traces y trouver ? Quelles couleurs ?
Ocre sont les murs. Sombres sont les cyprès. Larges sont les baies qui donnent sur la terrasse. La table de la salle à manger est longue. Les chaises ont de hauts dossiers droits. Les trois aînées se succèdent à la cuisine. La Marquise préside, mon père est assis à sa droite. Le Marquis est en face, ma mère à son côté.
Nous attendons le temps d’aller courir ... Les escaliers sont nombreux. Les couloirs sont longs. Les chambres se succèdent. On peut grimper jusque dans les combles et jusque dans les tours ! Que de jeux ! Que de rires ! Souvent, mon sang a couru plus vite dans mes veines, mon cœur a battu plus fort. Mes tempes ont connu la chamade !
C’était peut-être à cause de nos courses ... Quand j’y pense, mes tempes battent encore .
Ou bien, ou bien, avant d’aller là-bas, j’écrirai :
Monsieur le Marquis,
Mais y a-t-il encore un Marquis de C. au château ?
Le Marquis que j’ai connu doit reposer dans la chapelle, Madame la Marquise aussi. Ils n’avaient, comme on dit, pas d’héritier mâle ... Cinq filles ! Alors, comment rédiger l’adresse de ma lettre ?
Au bout du compte, si jamais je retourne là-bas ... J’ai vraiment envie d’y aller “comme ça“, sans prévenir,
-”Me voilà. C’est moi !”
Je ne doute pas que, comme autrefois, on me fasse entrer avec le sourire. Ô mes amours !
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Le Mistral souffle fort. Il s’est levé ce matin et courbe les hautes herbes folles. Il siffle dans les branches. Il souffle si fort que les cigales se taisent.
Tenir debout contre le vent, en écartant les pans de sa chemise pour qu’elle serve de voile. Essayer de courir vent debout, reculer, tomber à terre, se relever, recommencer ...
Ah ! Rien que le vent ! Le vent exclut tout autre bruit que le sien propre, toute vie autre que la sienne et la mienne. Je m’éprouve et je me sens vivre.
Monter à Lorgues, le pourrai-je demain ? Existe-t-il autre chose que demain ?
Le Mistral ... Vous savez qu’il peut arrêter les locomotives ! Et s’il soufflait aussi fort quand je redescendrai du Thoronet !
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Le temps ne se déroule pas comme la laine d’une pelote. Les fils en sont emmêlés comme ceux d’un écheveau embrouillé, ces écheveaux qu’il nous fallait tenir sur nos avant-bras levés, afin que nos mères, elles, puissent en peloter le fil ...
C’est toujours dans le désordre que je retrouve l’odeur de la figue et celle de l’amande, le goût d’un baiser, l’odeur de la citronnelle ou celle du magnolia ...
Ah ! Le rappel de la perdrix dans les buissons d’épines ! La douceur du ventre d’un chevesne au creux de la main, l’odeur suave de l’olive écrasée sous la meule !
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